Olivier de Kersauson, mieux être en mer que sur terre.
LA MER D’IROISE
Ouessant, Sein, Molène, l’une des zones du monde où il y a le plus de bouées et de balises, de phares et de feux. Entre l’île de Sein, Le Four, Ouessant, la pointe Saint-Mathieu, le cap de la Chèvre, la pointe du Raz, tout n’est qu’un jardin d’épines sur une mer médiévale qui se défendrait contre les intrus. Au couchant, on dirait un orchestre des ténèbres où brille l’éclat des cuivres. Un accordéon de récifs sur lequel viennent culbuter les forts courants. C’est la mer des grandes nefs et des grandes orgues. A la limite du plateau continental, c’est alors la pointe qui s’avance. La chaussée de Sein, par exemple, où la terre s’étire du cap Sizun, comme un grand carnassier jusqu’à vingt milles au large, jusqu’au phare d’Ar-Men. Une chaussée bouillonnante. La climatologie n’est pas vraiment riante. Beaucoup de brumes, beaucoup de pluies, beaucoup de gros temps et énormément de tempêtes.
L’Iroise est une mer sanguine qui plante ses couverts dans la table. On ne rentre pas en mer d’Iroise par effraction. En plus, elle a souvent le poil hérissé. Il s’agit d’une zone météorologiquement très attaquée par les dépressions. Une zone hennissante qui ouvre son poitrail en hiver. Ici, la tempête est toujours sur le feu de la gazinière. Prête à être servie. Une zone où il ne faut jamais se fier à la pitié du ciel. C’est une zone de courants puissants. Le territoire des cailloux. Evidemment très peu empruntée par les plaisanciers. Les Anglais passent la pointe du Raz mais toujours en compulsant l’annuaire des marées. Et trois fois pour être bien certains que l’annuaire dit vrai. Il y a quinze mois, le remorqueur Abeille Bourbon a découvert un nouveau caillou parmi ces cailloux innombrables qui entourent Molène. La mer d’Iroise peut vous éborgner comme un rien. Cette mer est habitée par le vent. Naviguer dans le nord d’Ouessant par vents contre et courants de noroît prend des allures de lutte. Le passage du Fromveur est ce chenal qui passe dans le sud d’Ouessant, entre les phares de la Jument et Kéréon. Le courant approche les deux nœuds et le marnage dépasse les sept mètres en eaux vives. On embouque le Fromveur avec dix nœuds de vent, grand-voile haute. Tout va bien, la mer est belle. Soudain, le vent est à contre-courant. Vite, un ris ! et puis il y a ces creux absolument maudits ! c’est une mer de souffrance, de pêche, de travail. Une mer qui meurtrit, blesse et mord jusqu’au sang. Donc une mer de ressources.
Les pêcheurs ne peuvent pêcher que dix ou quinze jours par mois. Dès que la marée est au-dessus d’un coefficient de 80, pas moyen de mettre les filets. Le courant va tout emporter. Rien ne tient, rien ne résiste. La mer va tout déchiqueter.
Mais c’est aussi une mer qui a ses couleurs propres. On connaît la Bretagne Sud et ses fameux pastels d’hiver : ciel plombé couleur de zinc qui s’étire et vire au miel vers seize heures.
L’Iroise, hé hé, c’est autre chose. C’est le royaume de la peinture à l’huile. Quatre saisons dans la même journée. C’est tranché, violent, coupé net comme avec une feuille de boucher. C’est presque un noir à la Pierre Soulages qui fait frissonner. Puis, dans le quart d’heure qui suit, le ciel se débouche et vire au gris métal. Puis à nouveau, le voilà qui fronce les sourcils et vire au noir, marqué d’un liseré d’or à l’horizon.
Je suis en mer. Je fais route vers la terre. La côte est plongée dans l’ombre. Soudain, une trouée de lumière sur la pointe de la Chèvre, là où la roche vire au beige. Le rayon de nicotine tombe dans une vasque et irradie la côte. C’est la lumière du Hoggar qui allume la pointe de la Chèvre. L’Iroise, c’est ma tapisserie d’Aubusson.
C’est une mer extrêmement difficile. Elle ne laisse pas tranquille le marin. Elle est inquiétante, elle le tourmente. Il y a des jours où ce n’est même pas la peine d’essayer d’embouquer le chenal du Four. C’est peine perdue. Mais c’est pourtant une mer qui a été très pratiquée par les îliens.
Les anciens de l’île de Sein ne pouvaient se permettre de bafouiller quand ils empruntaient la chaussée de Sein avec ces cailloux épars sur une vingtaine de milles. Je me souviens que les anciens me disaient qu'ils rentraient au son que faisait le courant sur la roche dans la brume : tantôt il chuinte ou roule, glisse ou glougloute comme dans une conduite de zinc. C’est une zone complètement mortifère. Les Sénans ont délimité leur île : la mer « d’en haut », c’est-à-dire au nord et redoutable ; et la mer « d’en bas », au Sud, une mer de siphon et de tourbillons. L’île de Sein, vue du ciel, a la forme d’une peau de mouton. Elle s’étire comme si elle était tannée. C’est une terre coiffée par le vent et sans épi, puisque pas un arbre ne pousse. Elle est si plate qu’on dirait que les Sénans ont tapé fort du pied pour se réchauffer. Rigidel disait « l’île de Sein, elle est tellement au ras de l’eau que si tu enlèves un caillou, elle coule ».
Ouessant est la plus grande de ces îles. C’est même un canton avec un conseiller général barbu qui ne chausse que des sabots. Peu de pêcheurs à Ouessant. C’est une île de marins de commerce. On l’a longtemps appelée « l’île des femmes » parce que les hommes partaient pour de longues campagnes. Tandis que Sein et Molène sont des îles de grande tradition de pêche avec un immense savoir maritime. La population à Molène, par exemple, est très attachée à son église. Toujours plus d’hommes que de femmes le dimanche à la messe. Tout le contraire à Ouessant où l’église est vide d’hommes. Un seul curé pour les deux paroisses, le père Tanguy, un ancien de la marine.
Tout est grandiose sur Sein : simplement un mètre cinquante au-dessus du niveau de la mer. A cinq milles à l’ouest, Ar-Men, qui éclaire la chaussée de Sein. Le phare le plus éloigné de nos côtes : près de quarante mètres et presque quarante ans pour l’ériger sur un rocher gros comme une tête d’épingle. Mais Sein, c’est l’appel du 18 juin. Cent vingt-cinq Sénans qui rejoignent de Gaulle : « l’île de Sein, c’est un quart de la France », avait dit le grand homme. Cette île est extraordinaire et d’une beauté ravageuse. Pas d’âmes au rabais là-bas. Une île de grand caractère. Population insoumise et muette, mais fidèle jusqu’à la mort. Il y a un quant-à-soi chez ces îliens. Ce ne sont pas des gens prompts à prêter l’oreille aux enchanteurs de passage. Ils sont chez eux. Ils sont dans leur île, dans leur histoire, dans leur monde. Les îliens sont dignes et denses comme le marbre. Mais c’est vrai que sur ces îles, en hiver, la vie est d’une grande rudesse. A Ouessant , lors des tempêtes de noroît, les embruns montent à vingt mètres. Les vagues sont énormes. L’île est agressée, entourée d’un monde féroce. Sein a subi de telles tempêtes que l’île fut recouverte par la mer.
Ce monde insulaire est un monde clos : la nuit, le feu d’un bateau lointain, les gens réunis autour d’un poêle en fonte et le tic-tac de la pendule, les casquettes en toile accrochées aux patères alors que, dehors, la pluie ramollit la terre.
A Molène, quelques familles pêchent toujours le homard. Les familles de pêcheurs sont encore nombreuses. Il y a encore des gosses scolarisés dans chacune de ces îles. Mais ils ne doivent pas être plus de dix à l’île de Sein. Et cette mer autour qui est une mer solide. Les Molénais et les Ouessantins sont nés dans l’eau. D’excellents marins. Quand je vois les vieux, mais qui ont parfois mon âge, ou encore les capitaines et les équipages des bateaux de sauvetage, je me dis : « bon sang, ça, c’est du beau marin ! » ces équipes bénévoles du sauvetage possèdent un cœur énorme. Ces gens d’Iroise sont nés dans un monde sans pitié. Ils n’aiment pas la publicité. Ils sont insensibles au calcul. On n’est pas dans « il parait que ». Moi, j’ai adoré naviguer sur cette mer. C’est la piste d’entraînement idéale pour les navigations. Tous les mondes maritimes à portée de main, en quelque sorte. Et puis ce vent de la mer qui arrive sans frapper à l’intérieur des terres. On entend quand la mer va se fâcher. Et, en même temps, ces îles sont des paradis, froids peut-être, mais des paradis. Les gens de passage n’arrivent pas à y laisser d’empreintes. Elles sont effacées par les éléments. La mer d’Iroise, quand on arrive d’un tour du monde, marque la fin du trajet. Iroise marque le retour au pays bosselé. La mer explose. L’Iroise m’a aguerri. Ici, ce n’est pas tordu, c’est difficile. C’est le pays entouré d’une couronne d’épaves. L’Iroise est une mer à qui on présente les armes quand on rentre de campagne.
Olivier de Kersauzon
Ocean’s songs - Extrait.
"Olivier de Kersauson, Ocean Songs ou l'incroyable récit d'un amoureux des mers... Olivier de Kersauson nous raconte sans détours pourquoi il est parfois mieux d'être en mer que sur terre."